Dossier spécial 2020 :
Entrepreneurs for good

Ses coffee shops emploient des personnes en situation de handicap

Témoignage

Yann Bucaille-Lanrezac, fondateur de Café Joyeux

Ses coffee shops emploient des personnes en situation de handicap

Vous êtes un touche-à-tout. Quel est votre parcours ?

Je vais essayer de faire court ! J'ai fait mes études à l'EM Lyon mais, passionné par la voile, je suis parti plusieurs années en mer. J'ai même été équipier du Défi français de la Coupe de l'America de 1995. Ensuite, rien à voir, je suis entré chez Danone, en tant que VRP. Au volant de ma Renault 19, je démarchais les supermarchés de la banlieue nord de Paris. C'était une drôle de vie. Et puis j'ai décidé de reprendre l'entreprise familiale créée par mon père, Emeraude, spécialisée dans les énergies renouvelables et les services aux groupes pétrochimiques. Elle est aujourd'hui présente dans plus de 60 pays. En 2012, avec mon épouse, nous avons fondé l'association Emeraude Voile Solidaire. À bord d'un catamaran (Ephata) d'une capacité d'accueil de 30 personnes, nous emmenons des prisonniers, des malades, des prostitués, des exclus, des gens de la rue, etc. faire du bateau. Au total, 8 000 personnes ont été embarquées depuis 8 ans.

Et c'est lors de l'une de ces sorties en mer que vous est venue l'idée de créer Café Joyeux ?

L'emploi des personnes en situation de handicap

Même si la loi handicap de 2005 impose aux établissements de 20 salariés et plus de compter au moins 6 % de travailleurs handicapés dans leur effectif, on est encore loin du compte. Dans le secteur public, le taux d'emploi des travailleurs handicapés ne dépasse pas les 5,6 %. Globalement, le taux de chômage des personnes en situation de handicap frôle les 20 % (19 % exactement), soit plus de 2 fois que l'ensemble de la population active. En 2020, une nouvelle réforme prévoit d'élargir ce spectre. Toutes les entreprises possédant plusieurs établissements de moins de 20  salariés seront soumises à l'obligation d'emploi

En 2013, à la fin d'une navigation, Théo, un jeune autiste, m'a lancé : « Belle sortie, merci cap'taine, mais t'as pas un métier pour moi ? » Je suis resté sans voix? Je n'avais pas de travail à lui proposer, mais sa déception et sa colère m'ont hanté. J'y ai réfléchi, et puis je me suis mis au travail : j'ai planché pendant deux ans sur le concept de Café Joyeux. Je suis persuadé que les personnes en situation de handicap ont une place, qu'elles ont envie de se sentir utiles. Aujourd'hui, le chômage crée de l'exclusion, et les handicapés sont deux fois plus exclus du monde du travail. Je voulais agir.

En trois phrases, c'est quoi le pitch de Café Joyeux ?

C'est un café-restaurant dont les serveurs et cuisiniers sont porteurs d'un handicap mental ou d'un trouble cognitif (trisomie 21, autisme). Nous proposons, à toute heure de la journée, des plats salés (quiches, tartes) et sucrés (brownies, muffins?) : tout est naturel et fait maison. En trois mots : c'est bon, c'est beau, c'est vrai.

Comment avez-vous monté et financé le projet ?

J'ai cherché des compétences dans tous les domaines. Je me suis entouré d'experts en handicap, j'ai contacté des Esat, j'ai rencontré des éducateurs et pris conseil auprès de Jean Vanier, fondateur de l'Arche (foyers d'accueil). Pour structurer le projet, j'ai fait appel à des juristes et à des comptables, car mon idée était de construire une entreprise avec de vrais objectifs de rentabilité. J'ai créé une SARL, en apportant personnellement des capitaux (ndlr : entre 500 000 et 1 million d'euros). Elle est détenue par un actionnaire unique, la fondation Emeraude Solidaire : l'intégralité des dividendes est reversée à la fondation, qui utilise ces fonds pour financer le développement de Café Joyeux. Le premier établissement a ouvert en 2017 à Rennes, suivi d'une seconde adresse, à Paris, en mars 2018, et d'une troisième, à Bordeaux, fin 2019.

Comment gérez-vous le handicap au jour le jour ?

Chaque café fonctionne avec des encadrants, 1 pour 4 coéquipiers en moyenne. Nos « Joyeux » sont aussi bien au service qu'en cuisine : nous les recrutons en fonction de leurs aptitudes, et non de leur handicap. Certains sont plus à l'aise en salle, dans le rapport humain, alors que d'autres préfèrent être en cuisine. Ils sont tous formés pendant trois à quatre mois et selon leur envie ou leurs motivations ; leurs horaires de travail sont aménagés. Les contrats, en CDI, vont de 10 h à 35 h. Chez nous, on ne triche pas, on fait confiance, on prend le temps. Toute la difficulté consiste à mettre nos salariés en situation de réussite sans pour autant les surprotéger. Ils sont largement capables, et je suis souvent émerveillé de voir les progrès réalisés au fil des mois par untel ou untel.

Quels sont vos projets de développement ?

Nous allons ouvrir d'autres restaurants, à Tours, Lyon, Lille et Versailles en 2020. Les projets sont à l'étude. L'idée est de créer une petite enseigne et de dupliquer le modèle dans d'autres villes de province. Nous ne ferons pas de franchise, tous les restaurants seront exploités en succursales. Depuis nos débuts, nous consignons dans un petit cahier jaune toutes les erreurs que nous avons pu commettre, et tout ce qui fonctionne bien. C'est un mode d'emploi que nous utilisons à chaque ouverture de restaurants. En 2018, nous avons développé une gamme de cafés que nous vendons dans nos établissements mais aussi en ligne, sur notre site - joyeux.fr - Une offre entreprise est également proposée, et elle rencontre un vif succès auprès des grands groupes. Cette diversification était nécessaire : la masse salariale étant très importante dans une structure comme la nôtre, nous avions besoin de leviers financiers pour augmenter notre rentabilité.

Vous vous qualifiez de multi-entrepreneur mais, au fond, n'êtes-vous pas aussi et surtout un Entrepreneur for Good ?

Je suis avant tout un entrepreneur social, même si cela veut tout et rien dire à mes yeux. On peut très bien être dans le nucléaire et avoir un impact positif. Ce qui compte avant tout, pour moi, c'est que du début à la fin de la chaîne, de l'investisseur aux clients en passant par les partenaires, la mission ait du sens. Mon objectif, c'est de servir, d'aider, de faire du bien et d'avoir un impact sociétal positif. Finalement, ce n'est pas tant à moi qu'il faut demander si je suis un Entrepreneur for Good, mais plutôt à mes? co-équipiers.

Éléments clés
  • Date de création : 2017
  • Activité : café-restaurant inclusif
  • Effectif : 40 personnes
  • Chiffre d'affaires : Nc