Dossier spécial 2020 :
Entrepreneurs for good

Se rendre service entre voisins

Témoignage

Charles-Edouard Vincent, fondateur de Lulu dans ma rue

Se rendre service entre voisins

Pouvez-vous présenter le concept de Lulu dans ma rue ?

Il s'agit d'une start-up qui met en relation les habitants d'un quartier avec des prestataires, les « Lulus », qui leur rendent des petits services : réparer une étagère, fixer un tableau, changer une ampoule, arroser les plantes, donner un cours informatique, sortir le chien, etc. C'est une conciergerie d'un nouveau genre, matérialisée par un kiosque physique, où un concierge accueille les habitants à la recherche d'un coup de main. Mais c'est aussi la possibilité, pour des personnes au parcours de vie accidenté (demandeurs d'emploi, SDF, refugiés, bénéficiaires du RSA?), de trouver un petit boulot rémunéré et de se remettre le pied à l'étrier.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Il suffit de se rendre dans l'un des 10 kiosques parisiens ou de se connecter sur le site. Nous nous chargeons de trouver un Lulu en fonction du service à rendre. Une fois la prestation réalisée, le particulier paie le Lulu (il bénéficie d'une réduction ou d'un crédit d'impôt de 50 %) et reçoit une facture. Les tarifs sont bas, entre 5 et 20 euros les 30 minutes : nous prenons une commission de 22 %. Les Lulus sont inscrits au régime micro-entrepreneur, tout est légal, ils sont assurés et déclarés. Nous avons été la première entreprise à obtenir la convention Entreprises d'insertion par le travail indépendant (EITI) en juillet 2019. Nos 1 000 Lulus gagnent en moyenne entre 800 et 1 000 euros par mois et travaillent entre 15 et 20 h. En moyenne, nous gérons plus de 300 demandes de services à rendre par jour.

Vous êtes un entrepreneur engagé depuis plusieurs années. Quel a été le déclic qui vous a poussé à créer Lulu dans ma rue ?

Cela vient d'un constat observé sur le terrain, et c'est lié à mes expériences passées. En 2004, j'ai rejoint Martin Hirsch pour une mission chez Emmaüs. Cela devait durer quelques mois, j'y suis resté plus de 3 ans, avant de créer Emmaüs Défi en 2007. Ce projet d'insertion par le travail au service des grands exclus de la société française me tenait à c?ur. Aujourd'hui, Emmaüs Défi emploie près de 200 salariés dont 150 anciens sans-abris. Lulu dans ma rue est une étape de plus dans ma démarche de lutte contre la précarité et l'exclusion. J'ai cherché un moyen d'aider les personnes exclues à trouver une place dans la société et à tisser du lien social dans un esprit de quartier. J'ai réfléchi à un projet, alliant mon expérience dans le numérique (il a travaillé chez SAP et Netscape) et celle dans l'associatif. Le marché était également porteur : les gens sont de plus en plus à la recherche de petits services ou de petits travaux qu'ils n'ont pas le temps de réaliser ou qu'ils ne trouvent pas à faire faire auprès des artisans. L'entreprise, une SAS, labellisée sociale et solidaire, a été lancée en 2016 avec un premier kiosque dans le Marais.

Les conciergeries ont le vent en poupe

D'après une étude réalisée par le cabinet Xerfi sur les conciergeries à l'horizon 2020, le marché se porte bien. Entre 2011 et 2017, le chiffre d'affaires de ces sociétés a doublé avec un rythme de croissance attendu autour de 14 % sur 2020. Selon ces experts, l'offre se structure, la concurrence s'élargit, non sans perdants, puisque de 10 à 15 % des conciergeries ont mis la clé sous la porte entre 2014 et 2017 (exemple : fermeture de plusieurs structures, à l'instar d'Eden Conciergerie ou encore d'Essentiel Conciergerie). Pour durer sur ce marché dont les marges sont faibles (2,8 % de taux de rentabilité net en 2017 selon Xerfi), notamment à cause de charges salariales élevées et/ou d'investissements en informatique lourds, les acteurs doivent inventer de nouveaux business models, à grand renfort d?applications mobiles et d'intelligence artificielle. Mais prudence. La dégradation de l'environnement économique oblige désormais les ménages et les entreprises à arbitrer dans leurs dépenses, et à délaisser les services proposés par les conciergeries.

Comment avez-vous financé ce projet ambitieux ?

Avec des subventions publiques mais aussi des levées de fonds de 7 et 5 millions d'euros réalisées en 2016 et 2019. Nous ne faisons pas des marges folles : il faut énormément de volume pour financer le développement de l'entreprise. Les kiosques coûtent cher à installer, et les investissements informatiques sont très élevés. Le recours à des investisseurs était indispensable pour lancer ce projet à grande échelle. Contrairement à d'autres plateformes de mise en relation, nous réinvestissons la moitié de nos bénéfices dans l'entreprise.

Quel est le profil des « Lulus » ?

Il y a une véritable mixité, cela fait toute la richesse du concept. 40 % des Lulus sont des personnes avec des situations sociales difficiles (demandeurs d'emplois, refugiés...), et 60 % sont des habitants d'un quartier (étudiants, retraités?) qui veulent se rendre utiles contre un complément de revenus. Nous prêtons beaucoup d'attention à leur sélection, et tous suivent un parcours de formation. Toutes les prestations qu'ils effectuent sont évaluées. La présence des kiosques est importante pour les Lulus : c'est un point d'ancrage, ils s'y retrouvent, nouent des liens entre eux et peuvent prendre conseil auprès du référent qui gère le kiosque. Vous avez 10 kiosques installés à Paris.

Quels sont vos projets de développement ?

Poursuivre le maillage à Paris mais aussi, bien sûr, nous installer dans les grandes villes de province, à Lyon, Nantes, Lille, Bordeaux, Toulouse? Nous avons énormément de demandes et nous allons y répondre avec le soutien de l'État et des collectivités locales, très intéressés par notre concept. Nos conciergeries favorisent l'emploi local, créent du lien social et apportent des services aux habitants.

Éléments clés
  • Date de création : 2016
  • Activité : conciergerie de quartier
  • Effectif : 70 salariés