Dossier spécial 2020 :
Entrepreneurs for good

Des costumes taillés pour l'emploi

Témoignage

Nicolas Gradziel, Yann Lotodé et JacquesHenri Strubel, fondateurs de La Cravate Solidaire

Des costumes taillés pour l'emploi

Comment est né le projet de la Cravate Solidaire ?

L'idée nous est venue pendant nos études à l'EDC-Paris, en 2012. Jeunes, sans revenus, nous avons été confrontés au fait de trouver une tenue pour nos propres entretiens d'embauche et nous avons réalisé qu'un costume coûtait très cher. Nous nous sommes dit que si c'était un problème pour des étudiants, cela devait être pire pour des personnes au chômage. En parallèle, Yann avait fait son stage de fin d'études au sein de France Active et Nicolas chez Réseau Entreprendre. Nous étions sensibilisés à l'entrepreneuriat social et, petit à petit, l'idée a mûri. Nous ne savions pas trop ce que nous voulions faire, nous avons récupéré des statuts type sur Internet pour créer une association, et nous nous sommes lancés.

Comment s'est construite l'association ?

C'était très désintéressé au départ. Ce n'était pas un projet de vie mais un projet de c?ur. Nous avions envie de construire une aventure humaine en aidant des gens en recherche d'emploi à trouver une tenue pour leurs entretiens. Nous ne voulions pas créer une entreprise, nous n'avons pas fait de business plan, l'objectif n'était pas de dégager de la rentabilité mais d'aider en faisant appel aux dons. Au début, nous avons récolté des habits auprès des membres de nos familles et de nos amis. Nous n'avions pas de local et stockions tout chez nous en aidant quelques personnes ici et là. Quelques mois après la création, nous avons participé à un forum de l'emploi, à Joinville-le-Pont, et les médias ont commencé à s'intéresser à notre projet. Nous avons fait l'objet de plein d'articles et avons participé à plusieurs émissions télé. Il a rapidement fallu structurer l'activité, car de plus en plus de bénévoles nous sollicitaient. Grâce à la mission locale de Paris, nous avons trouvé un local, une cave de 30 m2 dans le 18e arrondissement, et la société Arval nous a mis un véhicule à disposition. Nous étions sur les rails.

Un peu comme une start-up, vous vous êtes rendu compte, en testant le « modèle », qu'il fallait affiner le projet ?

C'est vrai, nous pensions juste donner des vêtements pour commencer, mais nous nous sommes vite rendu compte que ça ne suffisait pas. Les gens qui viennent nous voir ne connaissent pas tous les codes professionnels : ils ont non seulement besoin de conseils vestimentaires pour choisir les tenues que nous mettons à leur disposition gratuitement mais aussi d'être coachés. Des recruteurs bénévoles, issus des ressources humaines ou du monde de l'entreprise, leur font passer des entretiens « blancs » lors d'ateliers. Ils leur apprennent les codes verbaux et non verbaux à maîtriser. Ils ressortent habillés, gonflés à bloc et ont davantage confiance en eux. De cette façon, il y a moins de discrimination : ils ont les mêmes chances qu'un autre candidat. Nous avons ainsi aidé plus de 2 000 personnes depuis la création de l'association.

Où et comment récupérez-vous les vêtements ?

Nous faisons appel aux dons. Nous récupérons des tenues pour homme et femme auprès des particuliers et des entreprises. Il peut s'agir de costumes, de tailleurs, de chemises mais aussi de chaussures et d'accessoires. La collecte en entreprise est devenue un gros canal de récupération : nous en organisons plus de 150 chaque année auprès de sociétés comme Société Générale, Hermès, Accor, Colas, Samsung? En 2018, nous avons récolté 40 tonnes de vêtements.

Comment avez-vous financé le projet ?

Au départ, avec nos économies. Nous avons obtenu une aide de 4 000 euros de la part de Veolia lors d'un appel à projet pour la création d'une association étudiante. Cela nous a permis de tenir la première année et de nous rémunérer dans le cadre d'un service civique. Après, il y a des coups de pouces ponctuels avec des dons sous forme de subventions de la part d'associations et d'entreprises. En 2014, nous avons eu la chance d'être sélectionnés par le gouvernement dans le cadre du programme « La France s'engage » et de recevoir 300 000 euros de subvention. Cette reconnaissance fait partie des grands moments de vie de notre association : nous avons été reçus à l'Élysée par François Hollande et Najat Vallaud-Belkacem pour débattre de « l'engagement des jeunes » au cours d'une table ronde. Pour l'anecdote, à la fin du débat, nous avons demandé au Président de la République de nous remettre sa cravate et à la ministre de nous donner son foulard en témoignage de leur engagement dans l'action que nous menons. Leurs accessoires trônent aujourd'hui encore fièrement dans les locaux.

Et là, avez-vous changé d'échelle ?

Grâce à cette subvention, nous avons pu nous développer et déployer notre action dans d'autres villes, à Lille, Lyon, Rouen, Bordeaux, Pau? Aujourd'hui, nous avons 10 antennes en régions et allons en ouvrir d'autres. Nous travaillons avec de plus en plus de prescripteurs (associations d'insertion, Pôle Emploi, missions locales?), qui nous envoient des personnes en insertion. Nous travaillons également avec les acteurs de la filière tri/recyclage/revente, comme Emmaüs, pour écouler le stock de vêtements donnés mais inadaptés à une mise en situation professionnelle. Notre impact est à la fois social, grâce à la réinsertion professionnelle, mais aussi écologique, car nous faisons du développement durable.

Discrimination à l'embauche : encore des progrès à faire

En dépit des sanctions, la discrimination à l'embauche reste hélas très répandue. Le sexe, l'âge, le nom de famille et l'origine supposée étant les discriminations les plus courantes. Ainsi, un candidat de plus de 50 ans a 3 fois moins de réponses positives qu'un candidat de 30 ans à compétences égales. Idem pour un candidat avec un nom étranger par rapport à un candidat au nom typiquement français. Une étude de la Dares, publiée en 2016, a montré que 47 % des candidatures dites «hexagonales» sont sélectionnées contre 36 % dites «maghrébines».

Éléments clés
  • Date de création : 2012
  • Activité : collecte de vêtements/accompagnement de demandeurs d'emploi
  • Effectif : 2000 personnes aidées
  • 40 tonnes de vêtement récoltés