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Dossier spécial 2015 : Économie collaborative
et nouveaux business

Les tiers-lieux ou la philosophie du partage

Lieux d'échanges et d'entraide, les « tiers-lieux » permettent aux créateurs en tout genre de se rassembler et de tisser du lien social. Qu'il s'agisse d'espaces de coworking, de fablabs ou de maker spaces, ces auberges espagnoles favorisent des échanges productifs et collaboratifs.

Tiers-lieu, ou « troisième place » ? Cette étrange expression, imaginée par le sociologue américain Ray Oldenburg en 1989, désigne des espaces qui permettent à des personnes de tous bords de travailler dans un environnement coopératif. Ces lieux ne se limitent pas au coworking, même si ce dernier en fait obligatoirement partie. En effet, un espace de coworking est un lieu qui rassemble des travailleurs indépendants ou des petites entreprises qui souhaitent profiter d'une structure et qui veulent rompre avec l'isolement. Le tiers-lieu va au-delà : il inclut un supplément d'âme, le partage des connaissances et éventuellement la mise à disposition d'outils de production. On parle alors de fablabs, de maker spaces ou de hacker spaces, sortes d'ateliers de fabrication à base d'imprimantes 3D, d'engins à fraisage numérique et de tout un tas de machines-outils à commande numérique qui permettent de passer du concept à l'objet fini. Certains sont spécialisés dans le tissu, d'autres dans la biologie… Ils accueillent monsieur et madame Tout-le-monde : chercheurs, artistes, bricoleurs, designers, musiciens, concepteurs de jeux vidéo, urbanistes, architectes, jardiniers… Ces « makers », comme on les appelle, viennent trouver dans ces lieux de l'écoute « active » et du partage d'expérience pour réaliser leurs projets.

Un secteur en plein essor

Ces espaces communautaires où règne « l'open-bidouille », comme on dit en français, se multiplient. Il y aurait ainsi 1 800 tiers-lieux dans le monde, dont 760 en Europe. « Il y a de plus en plus de créateurs d'entreprise et de travailleurs indépendants en France. Ils ont besoin de se retrouver en communauté d'intérêt pour progresser, partager leurs savoirs et améliorer leurs business », explique Marc-Arthur Gauthey, responsable de la communauté OuiShare, un think thank qui milite pour le développement de l'économie collaborative. En France, le mouvement a pris de l'ampleur avec la création de dizaines de tiers-lieux, d'abord à Paris (La Cantine, La Mutinerie, La Paillasse…) puis en province (Comptoir du numérique à Saint-Étienne, La Cordée à Lyon, Les Satellites à Nice…). Le concept, encore naissant, serait, d'après Marc-Arthur Gauthey, promis à un bel avenir. « La France compte 17 % de travailleurs indépendants. En 2020, ils seront 20 %. » Une marge de manoeuvre intéressante pour les entrepreneurs désireux de se lancer dans le secteur.

Un business model en devenir

Reste que le modèle économique de ces espaces n'est pas encore tout à fait défi ni. L'adhésion (abonnement ou tarif à la carte) et les services représentent les principaux revenus, mais la recherche d'un modèle économique viable et pérenne représente un enjeu majeur. Car ces lieux, de plusieurs centaines de mètres carrés, installés en centre-ville ou situés en périurbain, coûtent cher en termes d'infrastructures. Bien que financés sur fonds publics (région, ville…) ou donations (mécènes, financement participatif), ils mettent du temps à devenir rentables. Ils doivent également répondre à un besoin, identifié et mesuré localement. Même si la définition des tiers-lieux n'est pas figée, ils doivent apporter une réponse. Il ne suffit pas de créer une ambiance conviviale, de proposer du café et une connexion wifi. Pour Ray Oldenburg, un tiers-lieu est un endroit où les gens vont et viennent à leur guise. Ici, personne ne joue les hôtes ou les invités. Chacun se sent chez lui. Une autre caractéristique importante du tiers-lieu est qu'il nivelle les différences entre les gens. Le lieu est accessible au grand public, sans considération de classe sociale, sans discrimination. Il ne s'agit en aucun cas d'un club qui demande à ses futurs membres d'adhérer. Cela représente un grand avantage par rapport aux associations, par exemple, qui ont tendance à fédérer des gens qui se ressemblent. L'intérêt du tiers-lieu est d'élargir le cercle. C'est un exemple typique de démocratie. En contraste avec le clinquant, voire le bling-bling ou le côté provocateur de certains endroits, le tiers-lieu se fond dans le paysage et dans le quotidien des individus qui le fréquentent. On ne fait pas non plus qu'y travailler. On s'y amuse aussi ! Pour que le succès soit au rendez-vous, le tiers-lieu doit obligatoirement donner envie d'y retourner. En France, le collectif Movilab a imaginé un manifeste qui reprend peu ou prou les idées de Ray Oldenburg pour qualifier les tiers-lieux et les rendre plus visibles auprès de la communauté des makers.

Essaimage en régions

Tous ces espaces ont en effet besoin d'être connus et développés pour toucher le plus grand nombre. « Pour l'instant, les tiers-lieux ciblent une population d'early adopter. Mais d'autres, comme les grandes entreprises, pourraient vite s'intéresser à ce type d'endroits, notamment pour leurs collaborateurs nomades qui n'ont pas forcément besoin d'un bureau. Des points d'ancrage, un peu partout en France, pourraient favoriser le travail à distance et éviter aux entreprises de payer des mètres carrés inutilisés », souligne Marc-Arthur Gauthey. Des initiatives allant dans ce sens commencent d'ailleurs à voir le jour. Le réseau Copass permet ainsi aux coworkers de travailler depuis des centaines d'espaces dans le monde avec un seul abonnement. La Mutinerie (lire le témoignage), installée à Paris, a créé en mai 2014 La Mutinerie Village, un espace de création et d'apprentissage, doté d'un fablab, dans le Perche. « Nous voulons aller encore plus loin dans l'expérience du travail nomade, de l'économie collaborative et de la communauté. Le Web est en train de redéfinir notre rapport au territoire : désormais, nous pouvons travailler depuis n'importe où et avec qui l'on veut. Alors pourquoi ne pas nous retrouver ensemble dans une ferme au beau milieu des bois ? » raconte Antoine Van den Broek, cofondateur de La Mutinerie. Même état d'esprit pour les fondateurs de La Cordée qui, après Lyon, proposent maintenant plusieurs espaces à Villeurbanne, Charpennes et dans le Jura. Le maillage des territoires ne fait que commencer et laisse présager de belles opportunités de développement.

Témoignage...

Antoine Van den Broek, cofondateur de La Mutinerie

Libres ensemble ! Tel est le credo de La Mutinerie et la devise de ses quatre fondateurs, trois frères (Antoine, Éric et William Van den Broek) et leur ami d'enfance (Xavier Jacquemet). Cet espace de coworking créé en 2012 à Paris est né d'un simple constat.

« Nous avons beaucoup bourlingué à travers le monde. Quand nous sommes revenus en France, nous avons constaté que les modes de travail avaient évolué et qu'il y avait de plus en plus d'indépendants. Aucun lieu n'existait vraiment pour qu'ils puissent travailler, se rassembler et partager », raconte Antoine Van den Broek, 31 ans, diplômé de l'EM Lyon. Le quatuor sent qu'il y a quelque chose à lancer, flaire une sorte de mouvance générale, mais y va piano, avec prudence et méthodologie. Ils décident de créer un blog sur les nouvelles formes de travail pour tester les réactions des internautes : une petite communauté se mobilise. « Le test était concluant. Il était temps de passer à la vitesse supérieure en trouvant un endroit pour accueillir cette communauté. » Mais dénicher plusieurs centaines de mètres carrés dans Paris avec un budget restreint ne se fait pas du jour au lendemain. Fin 2011, les quatre compères mettent finalement la main sur un espace de 400 m2 près des Buttes-Chaumont. Après quelques mois de travaux, La Mutinerie ouvre ses portes en mars 2012. Au-delà de la mise à disposition de bureaux, l'espace propose des ateliers, des formations et des événements. « Notre objectif est d'aider les petits business à se développer, mais aussi de permettre à des communautés de travailler ensemble. » Avec succès ! La Mutinerie, qui possède une capacité d'accueil de 150 « mutins », a déjà vu passer plus de 3 000 créateurs en tout genre depuis son démarrage. Des webmarketters, des designers, des start-upers… Parmi les plus beaux projets accueillis : L'Ardoise du jour (application pour connaître les menus du jour des restaurateurs) ou Jogabo (application pour l'organisation de matchs de football entre amis). L'offre de services de La Mutinerie s'est élargie en septembre 2013 avec la création d'une école de formation, puis en mai 2014 avec l'ouverture de La Mutinerie Village, un espace de coworking installé dans la campagne percheronne. « Nous avons l'impression d'évoluer aux frontières d'un nouveau monde, encore expérimental. Chaque jour, des coworkers s'entraident, partagent des bons plans, montent des projets communs, se soutiennent. Il n'y a rien de plus stimulant », conclut Antoine Van den Broek.

Éléments clés

  • Activité : espace de coworking de 400 m2 à Paris (19e).
  • Création : 2012.
  • Salariés : 2.
  • Chiffre d'affaires : 350 000 €.

Témoignage...

Nicolas Bard, fondateur d'Ici Montreuil

Après 17 ans en agence de publicité, Nicolas Bard et sa femme Christine ont eu envie de changer de vie, et surtout de se créer un job qui les rende heureux. Habitant Montreuil et côtoyant de nombreux artistes locaux, ils lancent le label « Made in Montreuil ».

« Nous avons rencontré des centaines de créateurs et avons remarqué qu'il leur manquait un accès à des machines, à un espace de travail et à des compétences », raconte Nicolas Bard. Forts de ce constat, ils décident d'ouvrir un tiers-lieu à la fois espace de coworking, pépinière, fablab, maker space et usine à prototypes. «Contrairement à d'autres lieux 100 % numériques, Ici Montreuil est décloisonné. Les 56 savoir-faire représentés se répartissent de façon équilibrée entre savoir-faire numériques (community manager, Web designer, ingénieur roboticien…), artisanaux (relieurs d'art, menuisiers, ébénistes, stylistes, créateurs de bijoux, tisserands, maroquiniers…) et artistiques (street artists, graffeurs, plasticiens, artistes 3D, sculpteurs, designers…). « Cette approche permet à chaque utilisateur de trouver au sein de notre communauté l'ensemble des ressources nécessaires pour mener à bien son projet. » L'espace de 1 700 m2, installé dans une partie de l'ancienne usine de fabrication de matériel électrique Dufour, accueille 165 entrepreneurs (sur abonnement plein-temps, mi-temps ou à la carte). Il permet de créer, d'apprendre, de transmettre et de vendre grâce à des ateliers collectifs, un parc de machines mutualisées (imprimantes 3D, scies bois/métal, outils…) et des services d'accompagnement. « Nous nous sommes rendu compte que de nombreux adhérents avaient acquis un savoir-faire technologique, artistique ou numérique, mais qu'ils étaient incapables de faire un business plan, de se vendre ou de décider d'un prix. Nous avons donc décidé de les accompagner en créant en septembre dernier l'Université des makers. » Au programme, 60 formations, stages, cours et ateliers autour des métiers du numérique, de l'artisanat et de l'artistique. « Notre objectif est d'aider les entrepreneurs et de relancer les filières de production locale. C'est une mission qui a du sens et qui est fondée sur des valeurs de réciprocité et d'entraide », conclut Nicolas Bard, visiblement heureux de cette reconversion réussie. Ici Montreuil fait partie des 14 fablabs labellisés par le ministère du Redressement productif dans le cadre de l'appel à projets « Aide au développement des ateliers de fabrication numérique ».

Éléments clés

  • Activité : fablab et usine à projets de 1 700 m2 à Montreuil.
  • Création : octobre 2012.
  • Salariés : 5.
  • Chiffre d'affaires : 700 000 €.

Témoignage...

Bruno Humbert, président de La Ruche

La Ruche, c'est avant tout l'histoire d'entrepreneurs sociaux qui, ne trouvant pas d'espace pour travailler, décident de se rassembler et de créer un lieu qui leur ressemble.

Dans l'équipe : Arnaud Mourot (directeur d'Ashoka France), Aymeric Marmorat (directeur d'Entrepreneurs sans Frontières), Majid El Jarroudi (fondateur de l'Adive) et Bruno Humbert (fondateur d'Equitel). « L'idée n'était pas de créer un espace de coworking, mais plutôt un lieu d'entraide et d'échanges pour la communauté des entrepreneurs sociaux », raconte Bruno Humbert.

En 2008, ils dénichent un local de 600 m2 en plein coeur du 10e arrondissement parisien. Le bouche à oreille se répandant comme une tache d'huile, les premiers résidents affluent. « Nous leur offrons à la fois un espace pour travailler, mais aussi une communauté de pairs avec qui échanger conseils, idées, compétences et savoir-faire, pour assurer le développement de leurs projets. » Car La Ruche, c'est surtout un état d'esprit : l'entrée est sélective et soumise au veto de la communauté, les projets doivent répondre à des critères sociaux (lutter contre l'exclusion, créer ou maintenir des emplois durables, responsabiliser la finance, protéger l'environnement…), et les savoirs des adhérents sont en open source. « C'est une sorte de pacte à l'entrée : il faut accepter de partager, de donner et de rejoindre une communauté apprenante. Mais au final, la réussite est là. 60 % des entrepreneurs considèrent La Ruche comme un accélérateur de business. » Sur les 300 projets accueillis depuis le départ, seuls trois ont échoué. Les autres sont encore là, ou volent de leurs propres ailes. « Les entreprises restent en moyenne 2 ans. Quand elles dépassent les cinq postes de travail, signe qu'elles se sont bien développées, elles doivent partir et laisser leur place. » Car le succès est tel que La Ruche affiche complet. Un transfert dans des locaux plus grands est prévu en 2016.

En attendant, l'objectif est d'essaimer le concept ailleurs. Grâce à un partenariat signé avec Orange, une Ruche a ouvert ses portes à Bordeaux fin 2014, et des projets sont à l'étude à Rennes et Strasbourg. « Nous sommes une association. Nous ne pouvons pas lever de capitaux. Notre seule alternative pour nous développer consiste à trouver des mécènes. » Avis aux amateurs !

Éléments clés

  • Activité : laboratoire d'innovation sociale de 600 m2 à Paris (10e).
  • Création : 2008.
  • Salariés : 6.
  • Chiffre d'affaires : NC.

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